Qui suis-je?

«Vivre ou écrire, il faut choisir »

(Sartre)

 

C’est drôle, la vie. J’ai toujours su que je voulais écrire.

Lorsqu’on m’interrogeait en riant sur ce que je voulais faire plus tard, je répondais du haut de mes trois pommes : ingénieur des Eaux et Forêts.

Ca sonnait bien. Ca impressionnait tout le monde. Ca faisait rosir de fierté mes parents. Quel phénomène ce petit, il sait déjà si bien ce qu’il veut faire ! Mais, au fond de moi, un grand soleil m’irradiait. Cette profession ne portait pas de nom. Elle n’existait peut-être pas. Voici telle que je me la représentais : je marche en écrivant des mots, et j’arrive à en gagner de l’argent.

C’était ça le métier que je voulais faire. A 13 ans, j’ai eu l’éblouissement : nous jouions au foot à la récré. Soudain, je me suis éloigné. Je me suis accolé à la rambarde en observant mes camarades se disputer la baballe et le mot magique m’est venu : écrivain. C’était ça, le mot ! J’en étais bouleversé. Je l’avais toujours su, mais avais été incapable de le matérialiser.

Tu veux faire quoi plus tard comme métier ? Ingénieur des Eaux et Forêts.

Ca commençait à moins faire rigoler autour de moi. Il faut préciser que, hormis le Français et l’histoire-Géo, matières que je chouchoutais, j’étais archi nul dans les autres. Mes carnets débordaient de notes sous la moyenne, fleuries de commentaires saignants de la part des professeurs. Malgré tout, j’adorais l’école. Pour l’introverti que j’étais, la fréquentation de ces lieux m’apportait des amis potentiels. J’avais toujours un livre dans la poche. Je ne faisais que lire à m’en arracher les yeux et le cerveau.

Tu veux faire quoi comme métier ? Garde-forestier.

C’était déjà mieux. On s’évitait le calvaire des six ou sept années d’études et le naufrage du recalage à l’examen. Deux redoublements plus tard, j’en ai eu ras le bol : j’ai toisé mes parents et leur ai qu’il ne s’inquiètent pas, je savais exactement où j’allais.

Je les remercie de m’avoir fait confiance. C’est l’exemple que j’ai retenu et que j’essaye d’appliquer pour mes propres enfants.

Bon, ça n’a pas été de la tarte !

Vouloir vivre de sa plume relève de l’impossible.

Combien d’auteurs français tout confondu vivent exclusivement de leurs écrits : 50, 60 à tout casser ? Et encore, suis-je généreux.

Mais j’aime les défis. J’ai bandé mes forces pour me affiner mon écriture, pour donner corps à une trame, puis pour publier dans une maison d’édition de bon calibre. Les manuscrits me sont revenus dans la figure pendant des années. Tant pis, je me suis accroché. J’ai fait des métiers de seconde zone que pourtant j’appréciais : serveur l’été dans les brasseries et restaurants de la Côte, vendeur ambulant dans les trains corail, barman dans les TGV, prof de Français dans la boîte à Bac où mon cousin était directeur. Ca m’a beaucoup apporté. Beaucoup renforcé.

Dans l’idéal, je travaillais deux ou trois mois, j’économisais sous à sous avec ma compagne, le reste du temps, c’était la bohème sur les routes de France et d’Europe, en deuche fourgonnette aménagée ou en camping-car, selon nos rentes.

Et puis, naissances oblige, il a fallu un peu se caser. Se sédentariser. Pézenas. Paris. Forcalquier. Re-Paris. Valence…

Une chose n’a pas changé : je n’ai jamais cessé d’écrire pendant toutes ces années. Dans mes placards, dans mes tiroirs, dans mes chemises, sous le canapé, les feuilles noircies se sont amoncelées. Les poches de mes vêtements dégorgent toujours de notes éparses. La boite à gants de voiture… Il y en a partout, beaucoup meurent dans la machine à laver, d’autres se retrouvent des décennies plus tard et que parfois je n’arrive plus à déchiffrer.

Certes, j’ai eu deux fois l’opportunité de publier. Puis, le destin s’en ai mêlé en la personne de mon ami Christian Giudicelli, auteur dont j’admirais l’écriture. Un homme doux et souriant, d’une délicatesse et d’une prévenance incroyables envers le jeune homme venu de nulle part que j’étais, quand lui brillait au firmament de son émission-culte hebdomadaire « Lettres Ouvertes », sur France Culture. Combien de restos, Christian, tu m’auras offert? Chez combien d’éditeurs prestigieux m’auras-tu introduit ? Toi qui fréquentais la fine fleur des écrivains en vogue de l’époque, toi qui côtoyais des génies de la littérature et des arts et les dieux-éditeurs ou critiques du moment, tu t’es intéressé à moi… Venir te rejoindre dans ton « palais » ouvert sur un jardin privé de la rue Dutot était pour moi un événement. Je tremblais d’émotion en m’engouffrant dans le hall d’entrée. Il n’y avait pas de murs dans cet appartement, rien que des volumes de livres sagement alignés du parquet au plafond !

Mais mes écrits étaient encore trop verts. Les manuscrits me revenaient en boomerang, souvent avec des mots gentils pour ne pas te froisser… C’est vrai aussi que j’aurais pu céder à certaines propositions amoureuses pour griller les étapes. Mais je ne l’ai pas fait et en suis fier.

Et puis, il y a eu Patrick Renaudot, chez qui tu m’as envoyé. Quel homme merveilleux lui aussi. Un éditeur à la sensibilité émouvante quand il vous observait derrière ses yeux bleu délavés.

Je l’ai rencontré lorsqu’il croupissait dans un minuscule bureau aux Editions du Rocher, place Saint-Sulpice, qui venaient d’avaler sa maison d’édition en faillite. Il était désabusé. Ecrivain sur le tard, il venait de publier un roman. « Vous écrivez très bien, mais je ne le publierai pas » m’avait-il soufflé. Au moment où je refermais la porte, prêt à me précipiter vers d’autres claques d’éditeurs, il m’a rappelé. Je me suis campé devant lui. Vous faites quoi, en ce moment ? Je me suis un peu senti pris de court. Je venais juste de commencer un nouveau projet, bien différent. J’écris un ouvrage sur les pays de France….

Intéressant m’a-t-il simplement lâché avec son flegme d’éditeur chevronné revenu de tout alors que je prenais congé définitivement de lui. Croyais-je…

Je n’avais pas encore remis les pieds dans l’appartement que m’a compagne m’a accueilli au seuil de la porte : ils n’arrêtent pas d’appeler au Rocher. Il faut que tu y retournes tout de suite !!!

Et puis, au bout de deux ans, lorsque Le Rocher a jeté l’éponge pour cause de coûts trop faramineux engendrés par ce livre, il y a eu Henri. Henri Trubert. L’éditeur dont on rêve tous. Un type fou de sa passion et de rugby sous les mèches échevelées qui s’échappaient de son front dégarni et qui lui tombaient sur le front. Un type adorable et brillant. Qui m’a pris sous son aile chez Fayard pendant de nombreuses années et qui m’a encouragé à finir ce travail dantesque sur les pays de France dans lequel je m’étais fourvoyé. Merci Henri d’avoir pris tous les coups à ma place pour me protéger et me permettre d’achever sereinement la tâche que je m’étais fixée : décrire et cartographier les quelques 450 pays majeurs et 1800 micro-pays ou unités naturelles principales que compte l’Hexagone.

Enfin, il y a eu cette rencontre avec Andonia Dimitrijévic, la fille de cet éditeur génial, découvreur entre autres de Joël Dicker, qui avait créé L’Age d’Homme (que je connaissais bien pour être un fan de Charles-Albert Cingria), Maison qui avait un pied en France et un en Suisse. Je n’oublierai jamais. Je l’ai vue de loin sur un stand, perdue au milieu de ses bouquins. Elle paraissait pensive. Je me suis approché. Lui ai bafouillé, je suis le créateur avec ma complice Léna Korobova du site France Végétalienne qui vient de démarrer, nous cherchons à publier un ouvrage sur le végétalisme…

Le courant est bien passé. Mais je l’ai vite prévenu : c’est aussi et surtout de littérature dont je viens vous parler.

J’ai appris à mieux connaître Andonia lorsque nous avons corrigé ensemble les premières épreuves de Petites Morts. Sa sensibilité à fleur de peau m’a beaucoup aidé pour affiner mon travail.

J’aime ce qu’elle est : calme, réservée. Bienveillante. C’est une éditrice atypique qui opère dans un dédale de livres, dans le gigantesque entresol d’un supermarché du cœur de Lausanne, et qui n’a pas l’obsession du fric chevillée au corps. Ca devient de plus en plus rare…

Oui, elle n’a pas le couteau entre les dents. L’auteur n’est pas une denrée marchande. Elle est cool. Ouverte. Elle se bat avec discrétion et opiniâtreté pour la cause animale.

Avec elle, on peut rire. Je veux dire « rire » sans forcément rire, comme on dirait rire de la vie, sans arrière-pensée. Tout semble facile. Elle est très artiste, elle confectionne des gâteaux de malade ! Elle fonctionne sur le coup de cœur. La hantise de l’échec commercial n’occupe pas le centre de ses préoccupations… comme celui du succès commercial. J’ai même parfois l’impression amusante que c’est un peu moi l’éditeur…

Voilà. Si l’odeur de ces quelques phrases vous a mis l’eau à la bouche pour précommander Petites Morts, j’en serais comblé.

Frédéric